German Sanchez
Otero
« Il y a des coups dans la vie. Très durs. Je ne
sais pas…! », écrivit en vers le grand poète
péruvien Cesar Vallejo au sujet de l’ineffable éclat
spirituel que l’adversité peut susciter chez l’être
humain.
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Couverture du livre présenté par
son auteur à Caracas. |
Le peuple de Bolivar parvint à transformer le dur
putsch du 11 avril en certitude et en lauriers. Il
fut l’acteur principal qui empêcha la résurgence du
projet fasciste en Amérique latine et dans la
Caraïbe – à l’aube de ce siècle –, et qui évita la
chute de la Révolution bolivarienne qui en était à
peine à sa troisième année d’existence. Comment cela
a-t-il été possible ?
Le livre Abril sin censura ne prétend pas ajouter
de nouvelles idées aux interprétations pertinentes
des analystes et des dirigeants vénézuéliens et
d’autres pays sur le coup d’État d’avril et sur la
victoire du peuple bolivarien ; en premier lieu
celles du président Hugo Chavez, artisan de la
stratégie révolutionnaire qui fit avorter le putsch
en moins de 48 heures. L’auteur nous fait part du
simple récit des faits, tels qu’ils se sont passés,
pour révéler les vérités et les leçons de cette page
lumineuse de l’histoire contemporaine de Notre
Amérique.
Avant d’ouvrir ce livre, le lecteur avait peut-être
une opinion, qu’il a pu confirmer ou enrichir. Ou
peut-être sa vision a-t-elle changé sur un aspect ou
l’autre. Voire ses conclusions. Peu importe. Pour ma
part, j’aimerais demander aux lecteurs de me
permettre d’exposer quelques idées. Je le fais avec
la prudence de quelqu’un qui a dû éplucher une
montagne de notes, de témoignages, de chroniques,
d’interviews, de matériel filmique et d’autres
sources, et se souvenir d’une infinité de dialogues
avec des amis – vénézuéliens et cubains – qui ont
vécu sur plusieurs théâtres ces journées marquantes.
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La clique putschiste. |
1. Le coup d’État fut préparé et organisé pendant
au moins neuf mois. Lorsque le bloc des forces de
l’opposition et leurs mentors des États-Unis
arrivèrent à la conclusion qu’Hugo Chavez ne
renoncerait pas à son projet bolivarien, il optèrent
pour la voie violente afin d’instaurer un pouvoir
capable d’extirper jusque dans sa racine la
Révolution bolivarienne. Un premier pas serait la
suppression des pouvoirs constitutionnels et
l’imposition d’un gouvernement de facto fascisant.
2. Après le 11 septembre 2001, les États-Unis ont
affiché ouvertement leur aversion pour le
gouvernement de Chavez, ainsi que leur intention de
le renverser. Les nombreuses déclarations des porte-parole
du gouvernement de Bush confirmaient que ce pays
avait donné leur feu vert et leur soutien aux
putschistes vénézuéliens pour accélérer la chute de
Hugo Chavez et du processus révolutionnaire au
Venezuela. Le gouvernement bolivarien se dressait
comme un obstacle de plus en plus sérieux à la
politique extérieure de Bush, notamment vis-à-vis du
continent, et pour le contrôle des cours mondiaux du
pétrole et des hydrocarbures vénézuéliens, qui
constituent la plus importante réserve de la planète.
3. – La stratégie du putsch et la séquence des
événements prévus avaient été conçues avec la
précision d’une montre suisse. Les conspirateurs
vénézuéliens auraient-ils pu entreprendre ces
projets sans le soutien des experts yankees ? C’est
difficile à croire. Seule la phase de l’exécution du
coup d’État semble avoir été réalisée avec une
certaine autonomie.
4.- Je me range à l’avis de Rodolfo Sanz qui,
dans son livre Dialectica de una victoria, parle
d’une conception théorique du coup d’État. Il
fallait provoquer un massacre pour en rejeter la
responsabilité sur le président afin de permettre
aux Forces armées d’invoquer l’article 350 de la
Constitution pour l’arrêter et le juger pour crimes
de lèse humanité. Pour ce faire, l’ordre qui serait
à l’origine de la tuerie devrait avoir été donné par
Hugo Chavez, et exécuté par les Forces armées,
auxquelles on imputerait la responsabilité du
massacre. Ce qui explique pourquoi la marche de
l’opposition devait arriver jusqu’au Palais de
Miraflores pour obliger les militaires à la réprimer
par les armes.
5.- Comment se sont déroulés les faits ? Voyons.
Chavez n’a jamais donné l’ordre de tirer sur les
opposants. Au contraire.
Les morts et les blessés ont été provoqués par
des francs tireurs à la solde des putschistes, et il
y a eu des victimes dans les deux camps.
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La victoire. De retour à Miraflores. |
Un petit nombre d’opposants parvint à s’approcher
du Palais par le flanc ouest et fut repoussé par le
Garde nationale à l’aide de gaz lacrymogènes, sans
faire de victimes. Les manifestants qui devaient
marcher sur le Palais par l’avenue Baralt-Puente
Llaguno-Urdaneta, derrière la Police métropolitaine
qui leur frayait le passage, furent stoppés dans
leur progression par la mobilisation du peuple
bolivarien, et en particulier par la résistance d’un
petit groupe de téméraires qui, munis d’armes
courtes, affrontèrent la police et les francs
tireurs à hauteur de Puente Llaguno. Autrement dit,
jamais la marche n’arriva à Miraflores grâce à la
résistance héroïque du peuple qui s’était mobilisé
autour du Palais, notamment sur Puente Llaguno.
Voyant que les choses ne s’étaient pas passées
comme prévu, Venevision réalise un montage télévisé
présentant les Cercles bolivariens comme les
responsables de la tuerie, ajoutant qu’ils avaient
obéi aux ordres du président. La machine de
propagande se met aussitôt en branle. On fait appel
à la technique gœbbelsienne, selon laquelle par la
répétition constante on peut transformer un mensonge
en vérité. La vidéo truquée est maintes fois
retransmise par toutes les chaînes privées pour
accuser Chavez et confondre l’opinion publique
nationale et internationale, pour paralyser les
forces populaires et obtenir le soutien des
commandements militaires et les rallier à la cause
des putschistes. Dans la soirée du 11 avril et dans
la matinée du lendemain, ces objectifs sont
partiellement atteints. Surtout à cause de la
confusion provoquée dans les secteurs chavistes par
l’allocution lue par le général Lucas Rincon, chef
du Haut commandement, affirmant que le président
avait « renoncé ».
Lorsque les putschistes ont rejeté les conditions
posées par Hugo Chavez pour renoncer à ses fonctions
– des conditions impossibles à remplir, et Chavez le
savait –, ils décident alors de faire pression sur
lui en menaçant de bombarder le Palais, la décision
courageuse du président de refuser de démissionner
et de se laisser incarcérer au Fort Tiuna a été un
facteur clé qui précipita l’échec du coup d’État. À
partir de ce moment, les principaux chefs
putschistes – civils et militaires – s’embrouillent
et en quelques heures, le 12 avril, ils perdent
rapidement le contrôle de la situation. Le 13, ils
sont pratiquement vaincus.
Un élément très important, c’est que huit heures
à peine après l’incarcération du président au Fort
Tiuna, le peuple vénézuélien et le reste du monde
aient pu savoir que Chavez n’avait pas démissionné.
D’abord à travers les paroles de sa fille Maria
Gabriela – une idée de Chavez que Fidel matérialisa
aussitôt depuis Cuba. Et un peu plus tard à travers
le vaillant discours du Procureur général Isaias
Rodriguez. À partir de là, la situation a basculé.
C’est même ce qui empêcha, avec la mobilisation
populaire, l’assassinat du président, comme l’avait
décidé le noyau dur des putschistes.
Le déploiement populaire, à partir du 12, jusqu’à
l’irruption massive du 13 avril, fut encore une fois
déterminant dans le dénouement. Comme lors des
mobilisations du 11, les Cercles bolivariens vont
jouer un rôle décisif, et, même s’ils n’ont pas
d’instances verticales de direction, ils deviennent
des organisations motrices qui organisent et
dirigent de nombreux groupes dans les quartiers
populaires et sur les lieux de travail.
Le fait que plusieurs généraux, la quasi-totalité
des sous-officiers et des troupes, notamment à
Maracay, Fort Tiuna, ainsi que de la Garde d’honneur
de Miraflores, se soient opposés au coup d’État, et
la mobilisation populaire en faveur du président,
provoquèrent une victoire record du processus
bolivarien.
6. Il ne fait aucun doute que la bouffonnerie de
Pedro Carmona s’autoproclamant président, et sa
décision de fouler aux pieds la Constitution
bolivarienne l’enfoncèrent encore plus. Cependant,
même si les putschistes avaient préservé certaines
normes constitutionnelles, comme par exemple
maintenir l’Assemblée nationale – comme ils ont
essayé de le faire lorsqu’ils se sont vus perdus, et
sur les conseils de l’ambassade yankee –, les
événements auraient suivi à peu près le même cours.
Le coup d’État n’avait aucune possibilité de se
consolider, et ce pour les raisons suivantes :
Hugo Chavez n’avait pas démissionné. Il était
prisonnier et sa vie était en danger. Il n’était pas
responsable des morts, au contraire. La
justification du putsch était basée sur des
mensonges et des manipulations médiatiques. Les
progrès de la Révolution bolivarienne – y compris le
développement de la conscience, de l’organisation et
le soutien populaire –, tout comme les espoirs
qu’elle avait suscités, ainsi que le leadership de
Chavez auprès du peuple et des forces armées,
allaient peser de tout leur poids. Ainsi, depuis le
début, le putsch était voué à l’échec, même si les
auteurs avaient tenté d’orchestrer un putsch de
velours.
7.- Quelles sont les personnes qui ont constitué
le bloc putschiste ? Quels rôles ont-elles joué à
chacune des étapes ? À Quels conflits d’intérêts
étaient-ils confrontés ? Dans son excellent ouvrage
El golpe de Estado del 11 de abril, le dirigeant
bolivarien Guillermo Garcia Ponce fourni une
caractérisation très perspicace.
Les groupes les plus extrémistes, mi fascistes mi
irrationnels, ont assumé la direction du coup d’État
contre Chavez. D’anciennes figures de la politique
traditionnelle furent déplacées et leurs postes
furent occupés par des voyous de l’Est de Caracas ou
par des partisans de la position d’apartheid de la
politique vénézuélienne. Ces derniers allaient se
hisser aux premiers plans : le contre-amiral
néo-prussien Carlos Molina Tamayo ; le chef
d’entreprise Carmona Estanga ; le secrétaire privé
de l’ancien président Carlos Andrés Pérez ; le
paramilitaire Isaac Pérez Recao et des chefs
exécutifs de banques et d’entreprises étrangères
(…). En deuxième ligne se trouvaient, sous
l’influence de laboratoires de rumeurs et de
manipulations comme le quotidien El Nacional, la
chaîne Globovision, certains employés de PVDSA, des
journalistes mercenaires, des bureaucrates de la
Mairie métropolitaine, les fils à papa de la petite
bourgeoisie de Caracas, certains renégats de longue
date connus pour leur passé opportuniste, et trois
douzaines de généraux sans troupes…
Ajoutons à cette liste le haute hiérarchie de
l’Église catholique vénézuélienne, la mafia
syndicale de la Confédération des travailleurs du
Venezuela (CTV) et les propriétaires des principaux
médias privés. Les hauts responsables de l’Église se
sont placés en première ligne de front jusqu’à la
dernière minute, tandis qu’après avoir été déplacée,
la CTV dirigée par Carlos Ortega, décida de se
racheter une conduite en niant sa compromission avec
le gouvernement de facto, pour décrocher postes et
privilèges.
Pour leur part, le 12 avril, certains
propriétaires de médias vénézuéliens, et
vraisemblablement aussi étasuniens, ainsi qu’un
groupe de politiciens de l’opposition, réalisent
dans quel bourbier ils se sont enlisés en apprenant
le refus de Chavez de démissionner et que le
président est maintenu en isolement. Ils sont
horrifiés de constater que le peuple s’est mobilisé
dans la rue pour protester et libérer son président,
et que les militaires s’étaient fermement prononcés
contre le coup d’État, notamment à Maracay et Fort
Tiuna, deux bases encerclées par la population qui
exigeait la restitution de Hugo Chavez dans ses
fonctions. C’est pourquoi à partir de la matinée du
13 avril, ils tentent de convaincre Carmona et la
clique putschiste de réactiver l’Assemblée nationale
et les autres pouvoirs, sauf la présidence. Sans
Chavez !
À noter que tous les dirigeants de l’opposition
ont participé à l’exécution du putsch, et qu’il y
avait consensus en ce qui concerne deux objectifs
principaux : annuler la Constitution bolivarienne et
renverser par la force le président Hugo Chavez.
Chacun a fait sa part de travail, mais
il est important de rappeler qu’ils étaient tous
impliqués dans le complot : les militaires
séditieux ; la Fedecamaras – au nom de l’oligarchie
– ; la CTV ; les partis Acción Democrática, COPEI,
Proyecto Venezuela, Bandera Roja, Movimiento al
Socialismo, Causa R, Primero Justicia et d’autres ;
les propriétaires des médias privés et leurs
principaux dirigeants et porte-parole ; la
hiérarchie de l’Église catholique ; l’ancien
président Carlos Andrés Pérez, le trafiquant d’armes
et mafieux Isaac Pérez Recao ; plusieurs
gouverneurs, maires, députés, juges, procureurs et
de nombreux fonctionnaires publics de la 4e
République ; les dirigeants de PDVSA et des milliers
de technocrates de cette entreprise d’État ; des
dirigeants de fondations et autres institutions de
la dénommée « société civile », des renégats de
gauche comme Teodoro Petkoff et une vaste gamme
d’intellectuels organiques de la droite et d’autres
soi-disant « progressistes »…. Ils ont été impliqués
dans une, deux ou plusieurs des actions suivantes :
ils ont participé aux mobilisations, ils ont défendu
le changement anticonstitutionnel dans des écrits ou
dans des déclarations, ils ont fourni de l’argent ou
comploté dans les casernes et ailleurs… Un petit
groupe a conçu un plan général, et un noyau dur plus
restreint s’est chargé de l’appliquer selon ses
intérêts particuliers (Carmona, Pérez Recao et
certains hauts officiers…).
Mais, et j’insiste là-dessus, ils sont tous
complices dans le putsch. Preuve en sont les
déclarations de politiciens, les documents envoyés à
la presse par le patronat et des associations de la
« société civile », ainsi que les éditoriaux et
les articles parus les 12 et 12 avril : depuis le
« Ciao Hugo », de Petkoff, publié le 12 avril dans
son journal Tal Cual, jusqu’à l’éditorial du
quotidien El Nacional paru le lendemain. Après, le
ciel s’est assombri avec l’échec. Ils ont tenté de
se démarquer et de préserver leurs forces pour
d’autres tentatives…
Constat très symptomatique : les centaines de
milliers de personnes qui ont participé avec
enthousiasme à la marche du 11 avril, sans
exception, sont restées chez elles et aucun de ses
dirigeants n’a eu le courage de les convoquer lors
de la mobilisation populaire et militaire contre le
coup d’État. Les vérités écrasantes qui, malgré la
censure qui sévissait également dans l’Est de
Caracas se faisaient jour, ont déprimé et paralysé
ceux qui quelques heures plus tôt avaient marché
dans les rues, résolus à conquérir le Palais de
Miraflores. Ils s’étaient éveillés heureux le 12,
mais ce même soir et surtout le 13, ils ont commencé
à s’inquiéter, et dans nombre de cas à se poser des
questions liées aux manipulations dont ils auraient
été victimes. Le 13, dans l’après-midi, l’inquiétude
s’est transformée en angoisse, et le 14 ils se sont
réveillés déçus et perplexes.
Les secteurs réactionnaires de la classe moyenne
vénézuélienne ont ainsi dévoilé leurs faiblesses :
décidés et euphoriques quand ils se croyaient
vainqueurs, timorés dans les moments difficiles.
Même leurs éléments fascistes, comme ceux qui ont
attaqué l’ambassade de Cuba le 12 – avec la
complicité tacite du maire Capriles Radonski – ont
pris la fuite lorsqu’ils ont été informés, dans la
matinée du 13 avril, du retournement de situation en
faveur de la Révolution.
Le putsch d’avril, à l’instar d’autres cuisants
échecs de l’histoire, est resté sans force, sans
soutien et sans défenseurs. Kennedy aurait parlé de
coup d’État « orphelin ». Il faudrait réviser
l’histoire de l’Amérique latine et de la Caraïbe au
cours des cent dernières années, jalonnée de coups
d’États. Combien ont échoué ? On le saura un jour.
Il semble clair que, plus qu’une conséquence de la
conception ou de l’exécution du putsch, le
dénouement au Venezuela est le fruit de l’existence
d’une singulière révolution populaire et armée, et
d’un leader exceptionnel.
8.- Il est bon de nous arrêter sur l’allégeance
idéologique des auteurs du coup d’État qui ont formé
le gouvernement de facto. En premier lieu le
patronat, représenté en la personne de son principal
dirigeant ; les principaux responsables de l’Église
catholique ; et finalement un petit groupe de
généraux réactionnaires. Ces personnes définissent
la composition du dénommé
« gouvernement de transition », qui comptera
aussi des membres de l’Opus Dei. Je partage l’avis
de Rodolfo Sanz : « Cette trilogie, Opus Dei,
technocratie patronale pétrolière, militarisme et
paramilitarisme, devint le noyau hégémonique des
putschistes en ces journées d’avril ».
Leurs faits et gestes pendant cette brève période
les trahissent : ils s’orientent vers la pleine
restauration de la 4e République, avec des actions
de nature fasciste, y compris les répressions sous
forme de razzias contre des dirigeants du processus
bolivarien, le peuple chaviste, et un symbole qu’ils
haïssent : l’ambassade de Cuba. Du 12 au 13 avril,
plus de 70 personnes furent assassinées, et
plusieurs centaines furent persécutées et
incarcérées. Que se serait-il passé en une semaine,
en un mois ou en un an ?
9.- Une autre question indispensable. Quelles
furent les principales conséquences du putsch ?
Le premier grand échec subi par le bloc
oligarchico-impérialiste au Venezuela à partir du 2
février 1999 fut l’approbation de la Constitution
bolivarienne. Et le deuxième l’avortement de putsch
d’avril 2002. D’autres viendraient ensuite, et il y
en aura certainement d’autres.
Les événements d’avril nous montrent le vrai
visage des ennemis de la Révolution. En ces brèves
journées, un peuple civil et en uniforme
d’orientation bolivarienne a mieux saisi la portée
de la Constitution et du projet de changements
dirigé par Chavez. La conscience politique du peuple
et des militaires s’est développée, et les
engagements avec le projet révolutionnaire se sont
consolidés. Les masses ont joué un rôle décisif,
tout comme l’alliance civico-militaire perçue par
Chavez comme un facteur stratégique clé de la
Révolution bolivarienne.
Le putsch se présenta comme une occasion pour
débarrasser les rangs militaire des éléments
putschistes et rétrogrades. Il révéla aussi de
nouvelles trahisons dans le domaine civil, et des
éléments qui servaient de cheval deTroie passèrent
au camp ennemi.
L’opposition fut temporairement désarticulée. Ses
rangs étaient affaiblis par les divisions et les
scissions, et la crédibilité des médias privés en
prit un sacré coup. Cependant, la trahison de Luis
Miquilena permit aux adversaires du processus
bolivarien de contrôler la majorité du Tribunal
suprême, ainsi qu’une bonne partie des tribunaux et
du Ministère public, dans leurs instances
inférieures, mais décisives. Ce qui permit au
Tribunal suprême d’affirmer qu’il ne s’agissait pas
d’un coup d’État mais d’un « vide de pouvoir ». Par
ailleurs, les chefs d’accusation retenus contre les
responsables furent abandonnés. Beaucoup d’entre eux
s’enfuirent à l’étranger, y compris Carmona, Pérez
Recao et plusieurs hauts officiers impliqués.
Il n’y a pas de mots plus éloquents pour
expliquer cette situation que ceux employés par Roy
Chaderton Matos, nommé ministre vénézuélien des
Affaires étrangères après la putsch : « Il se trouve
que nous avons eu sur notre terre magique un
président séquestré sans ravisseurs, incarcéré sans
geôliers, des autorités "auto-assermentées" sans
usurpateurs, des parlementaires, des gouverneurs et
des maires attrapés et tabassés sans lyncheurs…
Autrement dit, des responsabilités sans
responsables, des attaques sans attaquants et des
violations sans coupables. Comment alors nous
surprendre en invertissant la logique de cette
séquence, de découvrir des juges sans justice ? Il
n’y a pas de responsables. Il n’y a pas de
responsabilités. Seuls des fantômes dans la fébrile
fantaisie garciamarquienne ».
Pour leur part, les Cercles bolivariens
criminalisés par les fascistes ont gagné en prestige
et se sont multipliés dans presque tout le pays. Des
dirigeants syndicaux critiques de la mafia de la CTV
ont accéléré les initiatives pour construire une
force syndicale autonome et à la fois engagée avec
le processus de changements. Au sein de PDVSA, même
si la quasi-totalité des dirigeants putschistes
regagnèrent le postes, les positions des ouvriers et
des fonctionnaires patriotes – ils étaient
conscients qu’un nouvel affrontement avec les
patrons serait inévitable –se renforcèrent.
Une autre leçon du putsch fut l’importance du
rôle des médias alternatifs populaires, comme par
exemple Catia TV, dans l’ouest de Caracas ;
l’utilisation de la messagerie de textes numériques
et d’autres variantes de transmission
d’informations, d’idées et de consignes, qui
allaient faire du Venezuela le pays d’Amérique du
Sud comptant le plus grand nombre de chaînes de
télévision, de stations de radio et de journaux
alternatifs. Ces médias ont pour but de promouvoir,
dans une optique critique, l’œuvre révolutionnaire,
et ils constituent un réseau qui, grâce à cette
expérience, est aujourd’hui mieux à même de défendre
cette œuvre et à parer à toute éventualité semblable
à celle d’avril.
Les partis de l’alliance bolivarienne formulèrent
de saines critiques sur le manque de plan pour
affronter le complot putschiste, et ils adoptèrent
des mesures pour rendre plus efficace leur soutien
au gouvernement et au président. La meilleure
synthèse des leçons tirées du putsch par les
dirigeants est peut-être l’affirmation de Chavez
selon laquelle ils avaient perdu « leur virginité ».
Au sein des Forces armées, le président, en sa
qualité de commandant en chef, instaura un système
autonome de communications directes avec les
commandements des bataillons et d’autres unités,
afin d’assurer un contact permanent dans des
conditions normales et exceptionnelles.
L’impact international du putsch assura un bilan
très favorable au gouvernement et à la Révolution,
renforçant l’opposition à toute tentative de coup
d’État au Venezuela ou dans n’importe quel autre
pays de la région. Nombre d’analystes dans le monde,
y compris aux États-Unis, accusèrent le gouvernement
de Bush d’être l’instigateur du putsch, et pour le
moins d’avoir reconnu le « gouvernement » de
Carmona. Ce qui plaça les États-Unis sur la
défensive.
Pour sa part, la gauche et certaines forces
progressistes latino-américaines – qui entretenaient
des réserves et des préjugés envers Hugo Chavez du
fait de ses origines militaires et de ses idées de
changement novatrices –, ont fini par comprendre
qu’il y avait bel et bien un processus
révolutionnaire au Venezuela, et que ce pays avait
besoin de solidarité.
10.- Un dernier commentaire. N’oublions jamais
les leçons du coup d’État d’avril 2002 au
Venezuela, ni l’odyssée des authentiques
démocrates et patriotes de ce pays frère.
« N’oublions jamais ! », ai-je signalé, à la
première personne du pluriel, à l’intention des
Vénézuéliennes et des Vénézuéliens, et du reste des
peuples de Notre Amérique.
Ne jamais oublier les auteurs et les exécutants
du putsch, par delà leurs disputes et leurs
divergences opportunistes.
Ne jamais négliger jusqu’où ils sont capables
d’aller pour détruire le rêve bolivarien.
Ne pas se laisser tromper par les mensonges de
ces individus – ou d’autres qui pourraient surgir –,
qu’ils soient grossiers ou déguisés sous de belles
paroles.
Savoir déceler les intentions qui se cachent
derrières tous les accoutrements changeants de ces
personnages, derrière ces campagnes électorales
démagogiques qui tendent vers le même but que le
coup d’État du 11 avril.
Et il faut toujours se rappeler que l’apparente
unité de l’opposition s’est effritée en quelques
heures, avec l’émergence des ambitions économiques
et des rivalités pour le contrôle du pouvoir entre
un petit nombre de dirigeants de cette opposition.
On pourrait donc se poser la question suivante :
Ces personnes qui ne visent que leurs intérêts
mesquins pourraient-elles garantir la stabilité, la
paix sociale ou les formidables acquis de la
révolution ?
Les tout puissants du Nord et leurs complices
nationaux ne devraient pas oublier non plus le
slogan des vainqueurs d’avril 202 : « todo once
tiene su trece » (tout onze a son treize). Ce qui
veut dire objectifs clairs, mobilisation populaire,
unité civico-militaire, combativité, organisation,
patriotisme, confiance dans le leader, optimisme et
être prêt à donner leur vie pour défendre les
conquêtes et les idéaux de la Révolution
bolivarienne.
Le 12 avril à l'aube :
l'appel de Fidel
À 0h 38, un aide de camp lui dit : « Président,
vous avez un appel du commandant Fidel Castro. L’air
un peu anxieux, Hugo Chavez s’empare aussitôt
l’appareil. Déjà dans l’après-midi du 11 avril,
Fidel avait tenté d’entrer en communication avec lui.
Au téléphone, Fidel cherche à s’enquérir de la
situation régnante. Chavez lui répond :
– « Nous nous sommes retranchés dans le palais.
Nous avons perdu les forces militaires qui pouvaient
décider. On nous a enlevé les signaux de télévision.
Je n’ai pas de forces à utiliser et j’analyse la
situation.
– De combien de forces disposes-tu avec toi ? —
lui demande aussitôt Fidel.
– De 200 à 300 hommes épuisés.
– Tu as des tanks ?
– Non, il y avait des chars, mais ils les ont
retirés vers leurs casernes.
– De quelles autres forces peux-tu disposer ?
– Il y en a d’autres, qui sont éloignées et je
n’ai aucune communication avec elles — répond Chavez.
Il veut parler du général Baduel et de ses paras, de
la division blindée de Maracaibo et à d’autres
unités loyales.
Fidel fait une brève pause et, avec beaucoup de
délicatesse, lui dit : « Tu me permets de te donner
mon avis ? Ce à quoi Chavez lui répond sans
hésiter : « Oui ».
– Pose les conditions d’un arrangement honorable
et digne, et préserve la vie des hommes que tu as,
qui sont tes hommes les plus loyaux. Ne les
sacrifies pas et ne te sacrifies pas non plus,
ajoute Fidel de son accent le plus persuasif.
– Ils sont tous prêts à mourir ! – répond Chavez,
ému.
– Je le sais, mais je crois pouvoir penser avec
plus de sérénité que toi en ce moment –, ajoute
Fidel sans perdre une seconde, tandis que Chavez
reste concentré sur chaque mot. Ne démissionne pas,
exige des conditions honorables et des garanties
pour ne pas être victime d’une félonie, parce que je
pense que tu dois te préserver. Et puis tu as un
devoir envers tes compagnons. Ne t’immole pas ! »
Fidel était très conscient de la profonde
différence qu’il y avait entre la situation
d’Allende, le 11 septembre 1973, et celle de Chavez,
ce 12 avril 2002. Le président chilien n’avait pas
un seul soldat. Chavez pouvait compter sur une
grande partie des soldats et des officiers de
l’armée, surtout les plus jeunes. Fidel lui réitéra :
- Ne démissionne pas ! Ne te démets pas ! ».