Enrique Roman
AU cours des douze dernières années, les
néo-conservateurs, les réalistes et, pour
les appeler d’une certaine manière, les
idéalistes, ont pu exercer une influence
souvent considérable sur la politique
étrangère des États-Unis. Si le premier
mandat de George W. Bush a donné les pleins
pouvoirs – pour le grand malheur de
l’humanité – au néo-conservatisme de
Rumsfeld, Cheney et Wolfowitz, pendant son
second quadriennat les dénommés réalistes,
avec Condolezza Rice tentant de récupérer le
pouvoir perdu du Département d’État, ont eu
leur mot à dire.
Bien entendu, cette périodisation est
plutôt schématique, surtout dans un pays où
les apparences cachent des réalités
contradictoires, et dans des périodes où le
mensonge et l’hypocrisie ont été
omniprésentes dans la pratique quotidienne
de la politique extérieure. La bannière de
la démocratisation et des droits de l’Homme,
qui avait a servi à justifier de sales
besognes, voire des actes criminels, a été
abandonné lorsque les résultats ne
répondaient pas aux intérêts dominants.
Un exemple ? C’est au milieu de
l’euphorie « bushiste » sur la
démocratisation, d’abord du Moyen Orient,
ensuite du Grand Moyen Orient, et finalement
du Moyen Orient, dont l’extension
correspondait davantage aux intérêts
impériaux, qu’eurent lieu les élections en
Palestine. Qui a gagné ? Le Hamas. Fini le
discours démocratisant. Ce qui arriva plus
tard – la non reconnaissance du gouvernement
élu et les poursuites contre ses dirigeants
–, est bien connu.
À l’approche de la fin l’administration
du président Barack Obama, on retrouve les
mêmes ingrédients, avec quelques changements
en ce qui concerne les influences
respectives de leurs actuels représentants,
et surtout des principaux personnages.
Dans son blog de la revue Foreign Policy,
le politologue et universitaire Stephen Walt
dresse un intéressant bilan du travail du
Département d’État pendant ces quatre
dernières années, qui pourrait passer pour
une photographie de la politique extérieure
de l’administration depuis la nomination de
Hillary Clinton.
Walt est connu pour ses articles,
notamment pour un article explosif et
ensuite un gros volume écrit en
collaboration avec John Mersheimer sur les
liens entre les États-Unis et le sionisme
israélien. Walt est libéral et critique,
mais c’est un penseur formé dans le système
politique étasunien, dont il défend les
valeurs.
Il n’hésite pas à reconnaître certains
mérites au parcours de Clinton, notamment la
création d’une équipe de travail qui,
d’après lui, a permis de redorer un tant soi
peu l’image des États-Unis, fortement
dégradée sous la dernière administration
républicaine. Walt fait l’éloge de la
secrétaire du Département pour n’avoir
commis dans ses discours aucune bévue ni
aucune erreur géographique.
Mais il n’est pas du tout d’accord avec
l’affirmation apparue dans un article du New
York Times Magazine, selon laquelle Hillary
serait « la secrétaire d’État la plus
significative depuis Dean Acheson ».
Autrement dit au-dessus de Henry Kissinger
ou James baker.
Walt s’en remet aux faits. Même s’il ne
le reconnaît pas, son article n’est pas un
bilan du travail de Mme Clinton, qui a
prouvé dans la pratique quotidienne son
statut de « faucon » dans l’application sans
scrupules de la politique US.
Il rappelle, à titre d’exemple, que le
Département d’État a exercé un faible poids
dans l’évolution des actions concernant
l’Irak et l’Afghanistan, où les décisions
importantes ont été prises à d’autres
instances. Il cite aussi le cas du Pakistan,
un pays complexe et d’une incidence
extraordinaire dans la politique US
vis-à-vis de l’Asie, où les résultats sont
maigres, et le sentiment antiaméricain
toujours très vif.
Les négociations avec l’Iran n’ont pas
éloigné le spectre de la guerre. Le problème
principal au Proche Orient, la solution du
conflit israélo-palestinien, a souffert du
même manque d’initiative et d’intérêt de la
part de la présente administration – et de
sa diplomatie – qu’aux époques de Bush, et
les expropriations illégales de terres par
Israël se poursuivent.
Finalement, la réorientation de la
politique extérieure des États-Unis
vis-à-vis de l’Asie, où sont identifiés les
principaux défis et où se trouvent la
deuxième et la troisième économie du monde,
n’a pas eu lieu et les alliances nécessaires
ne se sont pas concertées, alors que ce
continent figurait parmi l’une des premières
priorités de l’administration.
Bien entendu, tout n’est pas attribuable
au Département ni à sa secrétaire d’État.
Aujourd’hui, de nombreux acteurs exercent
une influence sur la politique extérieure de
l’administration. Le Pentagone et les
services spéciaux, dotés d’importants moyens,
font leur propre politique, comme l’atteste
le recours aux drones, ou avions sans
pilote.
Ce qui est écrit plus haut n’est pas une
reproduction textuelle de l’article du
prestigieux politologue étasunien. Mais son
article nous avertit qu’en des temps de
changements, d’autres bilans viendront, de
part et d’autre. La presse sera le théâtre
de la critique ou de l’éloge suivant les
intérêts des principaux acteurs de la
politique des États-Unis.
Mais derrière ce débat politique, parfois
honnête, mais souvent intéressé,
apparaîtront comme des constantes
l’hypocrisie et la primauté des intérêts sur
les principes qui devraient régir la
politique mondiale.