|
Prison
de haute sécurité :
tournez à gauche après le panneau
du restaurant « Hooters »
Danny
Glover et
Saul Landau
LA route 15 relie Inland Empire en
Californie à Las Vegas – d’où la circulation
relativement dense ce samedi matin. Nous ne
faisons pas très attention aux affiches qui
annoncent les Clubs pour hommes – qui ne
montrent pas d’hommes, mais des jeunes
femmes en tenue affriolante. Vous voyez ce
que je veux dire ? Sinon, vous allez
comprendre. Quelques kilomètres plus loin la
route grimpe dans le désert. Un panneau
publicitaire indique la direction du
restaurant Hootes (des femmes en tenue
légère).
Nous passons devant des cactus sur
lesquels sont restés accrochés des sacs en
plastiques et le long de maisons vides.
Ensuite, nous arrivons à une autre
monstruosité du désert : La Prison fédérale.
Nous calculons qu’il y a suffisamment de
fils de fer barbelés pour recouvrir le mur
qui s’étend le long de la frontière entre le
Mexique et les États-Unis. On aperçoit trois
tours menaçantes où se cachent, invisibles,
des gardes armés de fusil. Nous nous garons
près de la prison de maximale sécurité.
Nous remplissons et nous signons les
formulaires. Nous attendons qu’on nous
appelle. Nous enlevons nos ceintures et nos
chaussures, nous vidons le contenu de nos
poches sur un plateau. Nous prenons de la
monnaie – pour acheter des friandises en
vente dans la salle des visites –. Puis, ils
inspectent nos corps aux rayons X.
Saul demande à un gardien s’il ne
s’ennuie pas lorsqu’il est en « service sur
la tour ». « On s’y fait ! Nous sommes en
prison, comme les détenus », dit-il. « La
différence c’est que nous rentrons chez nous
le soir. Bienvenue au paradis ! »
Un gardien nous marque le poignet d’un
signe invisible, puis nous nous asseyons
pour attendre en regardant les photos sur le
mur : le président Obama, le Procureur
général Holder, le responsable des prisons
de Californie et le maire de Victorville,
tous des Noirs. Sous les portraits, une
affiche écrite à la main sur laquelle est
dessinée un petit lapin qui annonce
l’organisation d’une chasse aux œufs de
Pâques pour le personnel de la prison. Une
autre affiche annonce la Semaine nationale
de la Femme.
Un gardien escorte les visiteurs vers la
salle des visites éclairée par des néons. Il
y a aussi de minuscules chaises grises en
plastique. Nous attendons Gerardo Hernandez,
condamné en 2001 à deux peines de prison à
perpétuité plus 15 ans pour conspiration en
vue de commettre de l’espionnage et
conspiration d’assassinat.
Il était le chef des agents cubains qui
avaient infiltré les groupes d’exilés
cubains à Miami qui organisaient des
attentats terroristes contre des objectifs
cubains. En 1997, ces groupes avaient placé
des bombes dans des sites touristiques très
fréquentés de La Havane, et un touriste
italien avait trouvé la mort dans
l’explosion d’une bombe.
Les agents avaient également infiltré
Brothers to the Rescue (Frères à la
Rescousse), un groupe formé au début des
années 90 pour porter secours aux
« balseros », les Cubains qui quittaient
Cuba sur des embarcations de fortune. Après
la signature d’un accord migratoire entre
Washington et La Havane, les départs avaient
stoppé. Hermanos al rescate s’engagea alors
dans d’autres activités : Survoler La Havane
pour lancer des tracts subversifs. Les
agents cubains avaient découvert que le chef
de file de cette organisation projetait de
lancer des armes au cours des vols suivants.
Le 24 février 1996, après que Cuba ait
adressé en vain de nombreuses mises en garde
aux autorités nord-américaines pour qu’elles
mettent un terme à ces vols interdits, des
MIGs cubains avaient détruit deux avions.
Les pilotes et les copilotes perdirent la
vie. Cuba insiste sur le fait que l’incident
a eu lieu au-dessus de son espace aérien, ce
qui signifie que le soi-disant crime pour
lequel Gerardo a été condamné, n’a pas eu
lieu.
En septembre 1998, Hector Pesquera, le
chef du Bureau du FBI à Miami avait ignoré
les activités de plusieurs ressortissants
saoudiens qui s’entraînaient dans la région
pour préparer la future mission qu’ils
allaient mener à bien le 11 septembre. Au
lieu de les arrêter, Pesquera, qui était
étroitement lié aux exilés cubains d’extrême
droite, avait préféré arrêter les hommes
qu’on connaît aujourd’hui comme « les Cinq
de Cuba ». Par ailleurs, La Havane avait
fourni au FBI des informations sur les
terroristes cubano-américains, ce qui lui
avait permis de saisir des armes de
contrebande et des explosifs.
Lors du procès de Gerardo en 2001, le
Procureur général avait cité à comparaître
le général James R. Clapper Jr (actuellement
Directeur du renseignement national) comme
témoin expert. Clapper avait pris
connaissance des documents saisis chez
Gerardo Hernandez, et, pendant le
contre-interrogatoire, l’avocat de Gerardo,
Paul McKenna, lui demanda « s’il avait
découvert un renseignement secret de défense
nationale quelconque qui aurait été transmis
à Cuba ».
« Aucun que j’ai pu reconnaître. Non. »
De même que d’autres témoins experts,
comme le contre-amiral à la retraite Eugène
Carrol et le Major Général de l’armée
Edwards Breed Atkinson, Clapper ne purent
faire état d’aucun matériel saisi
susceptible de démontrer qu’il y avait eu
espionnage.
McKenna : Êtes-vous d’accord qu’avoir
accès à une information publique n’est pas
un acte d’espionnage ?
Clapper: Oui.
McKenna : D’après votre expérience dans
les affaires d’intelligence, décririez-vous
Cuba comme une menace militaire pour les
États-Unis ?
Clapper : Pas du tout. Cuba ne représente
aucune menace.
McKenna : Avez-vous trouvé une preuve que
Gerardo Hernandez ait essayé d’obtenir des
informations secrètes.
Clapper : Non, pas que je me souvienne.
Sans aucune preuve, un jury de Miami,
effrayé par les menaces de la
contre-révolution, avait déclaré les Cinq de
Cuba coupables.
Presque onze ans plus tard, nous voyons
Gerardo s’avancer fièrement vers nous pour
nous embrasser. Son sourire témoigne d’une
énergie spirituelle qu’il nous est difficile
d’imaginer chez quelqu’un qui vit au
« Paradis » de Victorville. « Je purge deux
peines à perpétuité pour conspiration pour
avoir commis les délits d’espionnage et
d’assassinat, une condamnation plus longue
que celle des espions qui ont transmis des
renseignements hautement classifiées à des
puissances étrangères », nous dit-il.
Gerardo nous parle du récent échange
israélien – un sergent contre 1 027
prisonniers palestiniens – et le soutien de
la population israélienne à cet échange de
prisonniers. Il y a plus de deux ans, Cuba a
arrêté et condamné le Nord-américain Alan
Gross pour avoir importé illégalement du
matériel interdit afin de mettre en place
des systèmes de communication par satellite
indétectables. Alan Gross a reçu près de
600 000 dollars en tant que sous-traitant de
l’USAID pour établir un réseau secret de
communication faisant partie d’un plan
visant à favoriser un changement de régime à
Cuba. (Desmond Butler AP, 13 février 2012.)
Alan Gross a purgé à Cuba plus de deux
ans sur les 15 ans de sa condamnation.
Gerardo plus de 13. Des sources
diplomatiques indiquent (sans confirmer) que
Cuba a offert de libérer Gross si le
président Obama libérait les Cinq. Si la
famille d’Alan Gross et la communauté juive
faisaient pression sur les autorités nord-américaines,
ces gestes humanitaires réciproques
pourraient devenir réalité – après les
élections présidentielles aux États-Unis,
bien sûr.
Nous nous embrassons avant de nous
séparer. Gerardo sourit et nous salue le
poing levé. Après avoir consommé une autre
dose d’expérience nord-américaine, nous
faisons le voyage de retour, sans regarder
le panneau des Hooters.
|