Prisonniers politiques de l'Empire  MIAMI 5    

     

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I N T E R N A T I O N A L E S

La Havane. 19 Avril 2012 

Prison de haute sécurité :
tournez à gauche après le panneau
du restaurant « Hooters »

Danny Glover et Saul Landau

LA route 15 relie Inland Empire en Californie à Las Vegas – d’où la circulation relativement dense ce samedi matin. Nous ne faisons pas très attention aux affiches qui annoncent les Clubs pour hommes – qui ne montrent pas d’hommes, mais des jeunes femmes en tenue affriolante. Vous voyez ce que je veux dire ? Sinon, vous allez comprendre. Quelques kilomètres plus loin la route grimpe dans le désert. Un panneau publicitaire indique la direction du restaurant Hootes (des femmes en tenue légère).

Nous passons devant des cactus sur lesquels sont restés accrochés des sacs en plastiques et le long de maisons vides. Ensuite, nous arrivons à une autre monstruosité du désert : La Prison fédérale. Nous calculons qu’il y a suffisamment de fils de fer barbelés pour recouvrir le mur qui s’étend le long de la frontière entre le Mexique et les États-Unis. On aperçoit trois tours menaçantes où se cachent, invisibles, des gardes armés de fusil. Nous nous garons près de la prison de maximale sécurité.

Nous remplissons et nous signons les formulaires. Nous attendons qu’on nous appelle. Nous enlevons nos ceintures et nos chaussures, nous vidons le contenu de nos poches sur un plateau. Nous prenons de la monnaie – pour acheter des friandises en vente dans la salle des visites –. Puis, ils inspectent nos corps aux rayons X.

Saul demande à un gardien s’il ne s’ennuie pas lorsqu’il est en « service sur la tour ». « On s’y fait ! Nous sommes en prison, comme les détenus », dit-il. « La différence c’est que nous rentrons chez nous le soir. Bienvenue au paradis ! »

Un gardien nous marque le poignet d’un signe invisible, puis nous nous asseyons pour attendre en regardant les photos sur le mur : le président Obama, le Procureur général Holder, le responsable des prisons de Californie et le maire de Victorville, tous des Noirs. Sous les portraits, une affiche écrite à la main sur laquelle est dessinée un petit lapin qui annonce l’organisation d’une chasse aux œufs de Pâques pour le personnel de la prison. Une autre affiche annonce la Semaine nationale de la Femme.

Un gardien escorte les visiteurs vers la salle des visites éclairée par des néons. Il y a aussi de minuscules chaises grises en plastique. Nous attendons Gerardo Hernandez, condamné en 2001 à deux peines de prison à perpétuité plus 15 ans pour conspiration en vue de commettre de l’espionnage et conspiration d’assassinat.

Il était le chef des agents cubains qui avaient infiltré les groupes d’exilés cubains à Miami qui organisaient des attentats terroristes contre des objectifs cubains. En 1997, ces groupes avaient placé des bombes dans des sites touristiques très fréquentés de La Havane, et un touriste italien avait trouvé la mort dans l’explosion d’une bombe.

Les agents avaient également infiltré Brothers to the Rescue (Frères à la Rescousse), un groupe formé au début des années 90 pour porter secours aux « balseros », les Cubains qui quittaient Cuba sur des embarcations de fortune. Après la signature d’un accord migratoire entre Washington et La Havane, les départs avaient stoppé. Hermanos al rescate s’engagea alors dans d’autres activités : Survoler La Havane pour lancer des tracts subversifs. Les agents cubains avaient découvert que le chef de file de cette organisation projetait de lancer des armes au cours des vols suivants.

Le 24 février 1996, après que Cuba ait adressé en vain de nombreuses mises en garde aux autorités nord-américaines pour qu’elles mettent un terme à ces vols interdits, des MIGs cubains avaient détruit deux avions. Les pilotes et les copilotes perdirent la vie. Cuba insiste sur le fait que l’incident a eu lieu au-dessus de son espace aérien, ce qui signifie que le soi-disant crime pour lequel Gerardo a été condamné, n’a pas eu lieu.

En septembre 1998, Hector Pesquera, le chef du Bureau du FBI à Miami avait ignoré les activités de plusieurs ressortissants saoudiens qui s’entraînaient dans la région pour préparer la future mission qu’ils allaient mener à bien le 11 septembre. Au lieu de les arrêter, Pesquera, qui était étroitement lié aux exilés cubains d’extrême droite, avait préféré arrêter les hommes qu’on connaît aujourd’hui comme « les Cinq de Cuba ». Par ailleurs, La Havane avait fourni au FBI des informations sur les terroristes cubano-américains, ce qui lui avait permis de saisir des armes de contrebande et des explosifs.

Lors du procès de Gerardo en 2001, le Procureur général avait cité à comparaître le général James R. Clapper Jr (actuellement Directeur du renseignement national) comme témoin expert. Clapper avait pris connaissance des documents saisis chez Gerardo Hernandez, et, pendant le contre-interrogatoire, l’avocat de Gerardo, Paul McKenna, lui demanda « s’il avait découvert un renseignement secret de défense nationale quelconque qui aurait été transmis à Cuba ».

« Aucun que j’ai pu reconnaître. Non. »

De même que d’autres témoins experts, comme le contre-amiral à la retraite Eugène Carrol et le Major Général de l’armée Edwards Breed Atkinson, Clapper ne purent faire état d’aucun matériel saisi susceptible de démontrer qu’il y avait eu espionnage.

McKenna : Êtes-vous d’accord qu’avoir accès à une information publique n’est pas un acte d’espionnage ?

Clapper: Oui.

McKenna : D’après votre expérience dans les affaires d’intelligence, décririez-vous Cuba comme une menace militaire pour les États-Unis ? 

Clapper : Pas du tout. Cuba ne représente aucune menace.

McKenna : Avez-vous trouvé une preuve que Gerardo Hernandez ait essayé d’obtenir des informations secrètes.

Clapper : Non, pas que je me souvienne.

Sans aucune preuve, un jury de Miami, effrayé par les menaces de la contre-révolution, avait déclaré les Cinq de Cuba coupables.

Presque onze ans plus tard, nous voyons Gerardo s’avancer fièrement vers nous pour nous embrasser. Son sourire témoigne d’une énergie spirituelle qu’il nous est difficile d’imaginer chez quelqu’un qui vit au « Paradis » de Victorville. « Je purge deux peines à perpétuité pour conspiration pour avoir commis les délits d’espionnage et d’assassinat, une condamnation plus longue que celle des espions qui ont transmis des renseignements hautement classifiées à des puissances étrangères », nous dit-il.

Gerardo nous parle du récent échange israélien – un sergent contre 1 027 prisonniers palestiniens – et le soutien de la population israélienne à cet échange de prisonniers. Il y a plus de deux ans, Cuba a arrêté et condamné le Nord-américain Alan Gross pour avoir importé illégalement du matériel interdit afin de mettre en place des systèmes de communication par satellite indétectables. Alan Gross a reçu près de 600 000 dollars en tant que sous-traitant de l’USAID pour établir un réseau secret de communication faisant partie d’un plan visant à favoriser un changement de régime à Cuba. (Desmond Butler AP, 13 février 2012.)

Alan Gross a purgé à Cuba plus de deux ans sur les 15 ans de sa condamnation. Gerardo plus de 13. Des sources diplomatiques indiquent (sans confirmer) que Cuba a offert de libérer Gross si le président Obama libérait les Cinq. Si la famille d’Alan Gross et la communauté juive faisaient pression sur les autorités nord-américaines, ces gestes humanitaires réciproques pourraient devenir réalité – après les élections présidentielles aux États-Unis, bien sûr.

Nous nous embrassons avant de nous séparer. Gerardo sourit et nous salue le poing levé. Après avoir consommé une autre dose d’expérience nord-américaine, nous faisons le voyage de retour, sans regarder le panneau des Hooters.
 

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