Mireya Castañeda
ALAIN Gutiérrez (La Havane 1975) est un photographe
de renom dont les portraits de chanteurs-compositeurs,
les photos d’« almendrones » (voitures anciennes), ainsi
que de plusieurs sites de la capitale ont révélé un
regard de qualité aussi bien sur le détail de la photo
que sur sa composition.
Il revient aujourd’hui nous séduire avec son
exposition Les 20 accords d’un cyclope, accueillie à la
salle Majahonda du Centre Pablo de la Torriente Brau, où
il travaille régulièrement depuis plus d’une dizaine
d’années.
Deux des tendances de l’art promus par le Centre
Pablo de la Torriente Brau nous donnent l’occasion
d’apprécier aujourd’hui cette intéressante exposition :
les salons d’Art numérique, mais également les concerts
de guitare A Guitarra limpia, où la « trova » (chanson
d’auteur) et ses courants successifs disposent d’un
espace de choix dans le jardin des yagrumas.
Cette fois, Alain Guitiérrez a troqué son costume de
journaliste photographique contre celui d’artiste
numérique.
Les protagonistes de cette exposition ne sont pas les
personnes, mais la guitare, les cordes, l’acte même de
la musique : la capture de chaque instant qui, selon
l’artiste, a une note particulière.
Le dialogue avec Alain Gutierrez, aimable
collaborateur de cette publication, se déroule dans la
salle Majahonda, où il nous explique dans le détail
chacune des photos qu’il a choisie de présenter à
l’exposition.
Vous appréciez cette salle ?
C’est la première fois que je suis seul à la salle
Majahonda, l’espace naturel pour présenter mon travail.
Exposer ici est un luxe.
20 accords d’un cyclope ?
Ce sont des photos prises l’an dernier au Festival
Narch Jazz, à Bergen, aux Pays-Bas, où j’étais invité
comme photographe, et aussi d’autres de cette année
pendant la tournée cubaine de la chanteuse Rochy,
intitulée Contracorriente.
Ce sont des photos travaillées ?
J’ai voulu m’échapper de ce que j’ai l’habitude de
faire comme journaliste. Donner moins d’informations. Je
me suis affranchi des conventions photographiques pour
exploiter les images, plutôt comme le ferait un peintre.
Du point de vue numérique, j’ai accentué les couleurs,
beaucoup augmenté les contrastes de tons pour obtenir
des images différentes. Ce sont des photos témoignages.
L’intervention est minime, mais ce ne sont pas des
photos manipulées. Les scènes sont exactes : ce que tu
vois, c’est ce qui s’est passé.
La guitare comme protagoniste ?
En effet, les protagonistes ne sont pas les personnes
- même s’il y a quelques personnages - mais l’acte de
musique. Ce que je veux transmettre à travers les
images, c’est la façon dont j’ai ressenti la musique :
ce que j’ai vue, la musique que j’ai ressentie. Que les
gens ne voient pas les photographies mais les accords de
musique qui s’échappent des cordes.
L’Art numérique ?
C’est ma technique. Je ne crains ni les pixels, ni le
grain sur les photos. J’aime son effet, sa texture.
Quelques détails techniques ?
La caméra est une Nikon 3 000, et je tire en format
raw, un format cru qui n’a pas d’interprétation
numérique, et qui me permet de donner ma propre
interprétation. Ainsi, je peux faire de grandes
impressions. Le raw est un format intéressant, sans
interprétation mathématique, un peu comme un négatif
numérique. Tu peux faire toutes sortes d’interventions
sur la photo, sans perdre l’original.
Quelle est la part de la guitare dans ce projet ?
Je travaille depuis 12 ans au Centre, et aussi avec
les musiciens de A guitarra limpia. Avec le temps, j’ai
appris certains des mouvements. C’est comme le
photographe de ballet qui sait à quel moment le danseur
va sauter, quel tour il va faire. Pour la guitare, je
sais quand il va pincer la corde, et même où me placer
sur la scène pour ne pas gêner le public et
photographier ce qui m’intéresse. Je peux anticiper le
mouvement ».
Grâce au choix judicieux de la lumière, des tons, de
la couleur, ou du détail à accentuer, Alain Gutierrez
nous offre aujourd’hui cette magnifique exposition Les
20 accords d’un cyclope. On peut y découvrir une note
éteinte, la violence d’un geste, l’accord désiré… Toute
la magie de la guitare.