Le mystère de
Longina
Eduardo Vazquez Pérez
LE nom de Longina O’Farril a été cité à deux reprises
dans les chroniques de l’histoire : d’abord parce
qu’elle a été la nourrice de Nicanor MacPartland, connu
ensuite sous le nom de Julio Antonio Mella ; ensuite
parce que Manuel Corona lui a dédié une chanson qui
continue de faire vibrer les cœurs. Bien que de nature
différente, les deux événements ont fini par être liés
l’un à l’autre, même si les biographes de Julio Antonio
Mella n‘auraient pas cité le nom de sa nourrice si la
chanson n’avait eu un tel succès.
« Dans le langage mystérieux de tes yeux/ on peut
deviner la sensibilité/dans les lignes sensuelles de ton
corps superbe/Les courbes admirables éveillent
l’illusion. »
Depuis la création de la chanson en 1918, on a
souvent évoqué une éventuelle relation entre l’auteur et
son inspiratrice. Mais il semblerait que cette idée
tenait plus au romantisme qu’à la réalité. En fait, il
s’agissait d’une chanson sur commande ; c’est ce que
Maria Teresa Vera a confié à Lino Betancourt, et qu’il
m’a raconté ensuite lors d’un savoureux « échange de
détails ».
Maria Teresa Vera, interprète par excellence de
Corona, dont elle se considérait comme la fidèle élève,
a chanté Longina pour la première fois, le 15 octobre
1918, pas dans un théâtre, mais dans la chambre modeste
du solar (vieille bâtisse communautaire) où elle vivait,
au 201 de la rue San Lazaro, entre Lealtad et Escobar,
et qui en guise de consolation pour les familles pauvres
du quartier, s’appelait La Maravilla (La Merveille).
Quelques jours auparavant, dans cette même chambre,
un groupe de chanteurs compositeurs étaient réunis pour
une de leurs traditionnelles fêtes à laquelle assistait
Manuel Corona (Caibarien, 1880-La Havane 1950). L’alcool
avait coulé à flot et la fête battait son plein, quand
une luxueuse voiture s’arrêta devant la porte pour
laisser descendre le commandant Armando André. Fan de
musique et mécène des compositeurs, André appréciait
également la beauté féminine. Ce jour-là, il était
accompagné d’une belle métisse, toute vêtue de blanc,
qui traversa le patio au milieu d’un vol de colombes.
Armando André, qui était à cette époque directeur de
la Junte de subsistance du gouvernement de Mario Garcia
Menocal, offrit une nouvelle tournée et la fête se
poursuivit. Au moment de partir, il demanda à Corona de
composer une chanson en l’honneur de sa jeune
accompagnatrice. Se souvenant que le 15 octobre, c’était
l’anniversaire de Maria Teresa et persuadé que le
politicien reconnaissant ne manquerait pas de lui offrir
une « aide » économique, Corona s’empressa de dire : « Je
reviens le 15 – jour de la fête de Maria Teresa –, la
chanson sera prête. » Puis il demanda le prénom de la
jeune fille. « Longina » répondit André. « Et bien, la
chanson s’intitulera Longina. »
Et c’est ainsi que le 15 octobre 1918, on entendit
pour la première fois cette chanson anthologique dans la
modeste chambre du solar.
Les témoins furent touchés par sa beauté sans se
douter qu’ils vivaient un moment historique : la
transcendance est toujours un mystère. L’imagination
populaire a tissé des légendes entre l’auteur et
l’inspiratrice de la chanson. On retrouve dans ses
paroles une délicatesse semblable aux miniatures
d’ivoire, des insinuations qui entretiennent le jeu
érotique autour du physique de la femme idéalisée. Sans
aller toutefois au-delà des normes du style poétique
utilisé par les compositeurs de l’époque. D’autres
images, telle « par cette bouche de coquillage nacré »,
ne correspondent évidemment pas au modèle.
L’œuvre de chaque artiste parle également de son
époque et de sa culture. Aujourd’hui, malheureusement,
ce qui parvient aux oreilles du public avec une
alarmante fréquence, c’est la vulgarité. Certains ne se
satisfont pas d’images évocatrices telles : « les
courbes admirables qui éveillent l’illusion ».
Aujourd’hui, alors que la mode laisse voir jusqu’aux
dessous féminins, il ne reste plus beaucoup de place à
l’imagination. Longina a cependant gardé tout son
mystère : malgré le style plus agressif qui domine dans
les paroles des chansons à notre époque, cette chanson
de 93 ans a gardé tout son charme.
5 ans plus tard, Manuel Corona a dédié une autre
composition à Longina qu’il a intitulée La rosa negra,
qui commence ainsi : « Je t’ai revue, Longina, la
séductrice/mais femme sensationnelle, tu es la rose la
plus belle de ce paradis tropical ». Moins expressive
que la première, elle n’obtint pas autant de succès.
Corona fut un de ces êtres avantagés par la nature,
qui reçut en même temps le talent et la pauvreté. Noir
et pauvre, le succès de chansons comme Mercedes, Aurora,
Santa Cecilia et Longina, ne lui a pas apporté la
fortune.
De la vie, il a pris la splendeur fugace
d’interminables noubas, et il nous a laissé son succès.
Un des plus importants compositeurs cubains, qui
enregistra plus de cent chansons pour des maisons de
disques comme RCA Victor, Edison et Columbia, est mort
dans la misère, le 9 janvier 1950, dans une mauvaise
chambre de Marianao, que lui avait prêtée le
propriétaire du bar Jaruquito.
Manuel Corona a été enterré dans son village natal de
Caibarien, dans la province de Villa Clara, le 9 janvier
1950.
Quant à Longina O’Farril, elle a terminé prisonnière
de sa célébrité incertaine. Avec les années, cette jeune
et fière métisse, au « corps plein de beauté » et «
à l’allure seigneuriale », comme dit la chanson, ne
sortait de l’anonymat que lorsque quelques curieux
souhaitaient voir la femme qui avait inspiré une si
belle chanson. C’est pourquoi elle demanda qu’on
l’enterre auprès de Manuel Corona, l’homme qui l’avait
rendue célèbre. Elle mourut bien après lui, mais on
l’enterra au cimetière de Colomb, à La Havane où elle
résidait. Ce n’est que le 25 décembre 1989 que sa
volonté fut accomplit. Depuis lors, elle repose au
cimetière de Caibarien. (Habana Radio)